Résumé Christine Albanel, ministre de la Culture, a remis en cause « la pertinence du seuil d’intervention des architectes pour les constructions individuelles et les lotissements ». La loi sur l’architecture de 1977 oblige de recourir à un architecte pour toute construction, mais une dérogation a immédiatement défini le « seuil d’intervention » à 170 m2 de surface hors œuvre nette (SHON) pour une maison individuelle. C’est ce seuil que souhaite abaisser, à 20 m2, la ministre, un débat déjà ancien.
La dérogation à la loi de 1977 concernait, sans le dire, l’auto-construction. Elle a favorisé les pavillonneurs qui se sont engouffrés dans la brèche, faisant passer leurs clients pour des maîtres d’oeuvre. Trente ans après, les conséquences sont transparentes. Passée au stade industriel, la construction de pavillons a uniformisé des quartiers, voire des villes, sans profit esthétique ou architectural bien visible.
Les pavillonneurs sont hostiles à une telle modification. La Fédération française des constructeurs de maisons individuelles (FFC) a vivement réagi aux propos de la ministre, arguant que « les catégories sociales les plus modestes seraient les plus pénalisées » par ce projet. La FFC met en avant le coût de l’intervention d’un architecte, et le risque de disparition des constructeurs. Sous entendu, ce sont ces derniers qui, en s’industrialisant, auraient permis des coûts moindres, et l’accès à la propriété des « catégories sociales modestes ».
Les architectes se féliciteront des propos de Christine Albanel, surtout s’ils se transforment en actes. Ils en seront les premiers bénéficiaires. Ils ne manquent pas d’arguments à l’appui de leurs thèses. La construction a longtemps été l’œuvre de maçons et de charpentiers pour qui « maître d’œuvre » incluait le mot « œuvre ». De nombreux villages et villes de France alignent des maisons tout à fait charmantes, même si elles ne résultent pas du crayon d’un architecte. Les quartiers pavillonnaires qui abondent partout depuis une trentaine d’années auraient pu s’en inspirer. Les architectes revendiquent l’héritage des hommes de l’art.
Ils avancent aussi, à juste titre, que leur formation et leur métier incluent non seulement l’art architectural, mais aussi la technique constructive, les contraintes de matériaux, la réglementation, la coordination des corps d’état, leur éventuelle mise en concurrence, etc. Tout cela est vrai, mais ne masque pas toutes les conséquences d’une éventuelle remise en cause du seuil des 170 m2 de SHON.
L’auto-construction est visée, par ricochet : 170 m2 représentent déjà une maison de belle taille. Des auto-constructeurs habiles peuvent considérer que construire leur propre maison n’est pas insurmontable. Ceux-ci, et tout spécialement ceux qui réalisent en bois, sont souvent hyper informés, soigneux à la maniaquerie, peu regardants sur le temps passé. Il existe partout des maisons réalisées par leurs occupants et qui n’ont rien à envier à celles construites par des professionnels. Cela doit-il être remis en cause ?
Les architectes n’en veulent pas à l’auto-construction. Ils expliquent cependant que le mitage urbain lié au lotissement, conséquence de la construction pavillonnaire à laquelle participe l’auto-construction, que ce mitage va à l’encontre de tout bon sens. C’est un désastre pour l’urbanisme des villes. Il est inflationniste pour les finances publiques en termes de réseaux, de recours à la voiture ou de cherté des transports publics. Il est également antisocial en éloignant les gens de leurs voisins. Les architectes pourraient ajouter qu’ils sont eux-mêmes largement responsables de cet état de fait, n’ayant que rarement proposé des logements collectifs « humains ».
Les arguments des pavillonneurs seront corporatistes, quand la plupart des autres arguments, pour ou contre une modification de la dérogation à la loi de 1977, seront recevables. L’urbanisme des villes est en cause. La vie sociale aussi. Les finances locales également.
Mais des questions demeurent. En particulier concernant les maisons en bois. Les architectes peuvent-ils satisfaire la demande des candidats à bâtir ? Dans quels délais, et à quel coût si la demande explose ? Sont-ils prêts à répondre à des demandes pour des maisons de taille raisonnable ? Si certains ont parfaitement assimilé l’offre particulière du bois dans la construction – Architecture BOIS & dépendance en étant un témoin permanent -, est-ce le cas de l’ensemble de la profession ?
Et n’oublions surtout pas l’auto-construction, qu’il faut à tout prix distinguer du travail au noir. Construire pour soi-même est un acte créatif, intellectuellement et manuellement. En ce sens, l’auto-construction participe à la culture d’une société. Cela ne remet pas en cause la compétence de l’architecte, qui n’a pas non plus à être sacralisée. Confier l’acte créatif aux « hommes de l’art » ou à tout un chacun correspond à une vision qu’on a de la société. La ministre de la Culture ne devra pas l’oublier. En d’autres temps, un autre ministre de la Culture avait confié un autre art, la musique, à tout un chacun, à la rue. La Fête de la musique a sorti la musique des seules salles de concert, au profit d’une expression populaire, et est aujourd’hui un événement que le monde s’est approprié. |