Résumé L'objectif était ambitieux : définir « 15 à 20 mesures concrètes et quantifiables » pour l'environnement. Lancé en juillet 2007, le Grenelle de l'environnement a réuni durant quatre mois 90 000 personnes, politiques, fonctionnaires, associatifs, dégageant 273 mesures « de consensus ». Après les souhaits, nous voilà aux actes : en juin, le Conseil des ministres a étudié le premier projet de loi, une cinquantaine d'articles, soumis au Parlement, à partir d'octobre.
Le constat est net : deux siècles de développement, principalement des pays riches, ont mené la Terre droit dans le mur. Seuls quelques obscurantistes contestent encore l'effet de serre, le réchauffement climatique, la fonte des glaciers, des calottes arctiques. En cause, l'émission massive de gaz, principalement de dioxyde de carbone (CO2), issu de la combustion fossile, gaz et hydrocarbures.
Le bâtiment ne pouvait être exonéré de ses responsabilités, qui engendre entre 25 des émissions de CO2. L'envolée des dépenses des ménages pour leur consommation énergétique, due au renchérissement constant de l'énergie, aidant à mieux comprendre.
Dans ce domaine, le Grenelle a abouti à plusieurs dispositions. Entre autres : amener la construction neuve à la basse consommation (moins de 50 kWh/m2/an) à partir de 2012, et à l'énergie passive (quasiment aucune consommation) ou positive (qui produit plus qu'elle ne consomme) à partir de 2020. La rénovation thermique de l'ancien doit baisser sa consommation d'énergie de 38 % d'ici 2020. L'État s'engage à rénover son propre parc et à financer 20 % de la rénovation des 800 000 logements HLM les plus dégradés. Dès novembre 2007, la réglementation thermique (RT 2005) concerne les bâtiments existants. Rien ne semble avoir été dit de l'eau, elle aussi dans la nature et menacée, dont l'habitat est pourtant gourmand.
Accord sur le constat, consensus sur les objectifs. Et après ? Les calculettes ont aussitôt fonctionné : rénover 30 millions de logements créera 600 milliards d'euros de chiffre d'affaires pour le secteur du bâtiment. Selon quelles modalités ? C'est là que s'instille le doute.
Pour la construction bois, l'effet d'aubaine a été immédiat. Les qualités thermiques du matériau le placent bien pour permettre un fort développement de la filière. Du moins pour le neuf, les constructeurs le répètent. Le bois dispose en outre d'un bilan carbone très favorable. Le chauffage au bois, par exemple, dont le bilan est neutre (entre le carbone capté pour sa croissance et celui dégagé par sa combustion), pourrait trouver une bonne place dans ces mesures, mais ses professionnels sont peu nombreux.
Une vue plus large sur les applications découlant de la future loi Grenelle laisse planer de très nombreuses incertitudes. Dans le neuf, l'avantage est au bois, surtout dans des coûts au-delà de 1 500 euros/m2. À condition que les constructeurs puissent répondre, alors que les carnets de commande sont pleins. À condition que la fourniture suive, alors que des régions (comme Midi-Pyrénées) n'exploitent pas la moitié de la pousse faute de vendre aussi le bois énergie. Et alors que le bois tropical exploité non durablement pourrait être moins importé suite au… Grenelle.
Pour l'existant (30 millions de logements, rappelons-le), les dispositions du Grenelle s'assimilent à un « grand n'importe quoi ». Le bâtiment est en pénurie de bras depuis des années : qui prendra ces innombrables chantiers ? La rénovation thermique est un métier balbutiant : où sont les plans de formation ? Les matériaux sont rares et chers, et les industriels français viennent d'annoncer une baisse de leurs investissements : quels seront les outils ? La rénovation est coûteuse (20 000 euros en moyenne par logement) : qui paiera, quand le pouvoir d'achat diminue et que les caisses de l'État ne peuvent accepter un surcroît d'exonérations fiscales ? Où sont les concepteurs, par exemple pour des améliorations bioclimatiques, quand un autre projet de loi pourrait obliger le recours à un architecte dès 20 m2 (et non plus 170 m2) et que ceux-ci risquent de se trouver submergés ?
Le vrai risque pour la construction bois réside dans l'urgence qu'impose le Grenelle et qui vire à la précipitation. C'est très vrai du collectif, dont le logement social. On sait que c'est sur ce segment de marché que le bois jouera l'avenir de sa filière. Ce développement suppose des architectes, des bailleurs, un matériau, et des entreprises suffisamment industrialisées. Ces dernières sont peu nombreuses en France. Les architectes pourraient être débordés. Quant aux bailleurs, à trop charger leur barque avec une rénovation à marche forcée, trouveront-ils encore le temps de l'audace ?
La crise du marché immobilier, confirmée mois après mois, saigne les primo accédants. Les constructeurs bois réalisent moins de maisons mais des maisons plus chères. Leurs carnets en sont pleins, et eux non plus ne trouvent pas à embaucher. Si l'accélération provoquée par le Grenelle diminue le marché du primo accédant (le mètre carré à 1 000 euros), celui des équipements et du tertiaire, les collectivités étant soumises au même régime de la rénovation thermique, et celui du collectif, les budgets des bailleurs n'augmentant pas, la construction bois pourrait se trouver reléguée aux gros budgets. Et à un marché très limité.
Les décisions du Grenelle étaient nécessaires. À les vouloir précipitées, inapplicables de fait, ne deviendront-elles pas inopérantes ? Le Grenelle, d'une spectaculaire rencontre environnementale, ne sera-t-il pas ramené à un effet d'annonce ? Personne n'y aura gagné, à commencer par la Terre. |